INTERVIEW

RELIGIEUSE (LA)

© Le Pacte

LA RELIGIEUSE


Guillaume Nicloux et Pauline Étienne

réalisateur, scénariste et actrice


Alors que le dossier de presse indique qu'il a été autrefois séduit par la foi, mais qu'il lui a préféré le rock et le sexe, Guillaume Nicloux précise qu'il s'agit aussi de « la littérature et la peinture, tout ce qui à l'adolescence vous marque, vous suit, vous détermine des choix ». Tenté jusqu'à l'âge de 12 ans environ, par un véritable désir religieux, le cinéaste a ensuite été « happé par le mouvement punk », passant de la « petite tenue de communiant aux cheveux rouges d'un coup » dans ce qu'il qualifie comme une « rupture sans douleur ».

Une adaptation loin d'être anticléricale

Pour lui, le livre de Diderot est « une des œuvres qui vous suit, qui voyage avec vous ». L'adapter, « plus qu'un reste de foi », c'est « une tentation panthéiste », désireuse de montrer « tout un cadre qui vous influence ». Mais pour Guillaume Nicloux, il s'agissait de « se dédouaner de l'image fausse, anticléricale » charriée par Diderot, de déconnecter le scénario de cette dimension et « d'aller au cœur du sujet, la rébellion, dans une ode à la liberté ».

Une condition de la femme qui perdure

Des trois filles du réalisateur, l'une d'entre elle, âgée de 15 ans, semble avoir réagi à la lecture du scénario, indiquant à son père que ce qui arrive à Suzanne Simonin est « ce qui se passe encore aujourd'hui ». Récemment, il y a même un mari qui a fait un procès à sa femme parce qu'elle refusait de coucher avec lui. Il a été autorisé à lui couper les oreilles et le nez. La condition de la femme semble donc encore à changer.

Selon Guillaume Nicloux, « en France on saupoudre tout de parité ». Mais « si on voyage un peu », la situation de la femme, ce qui nous paraît acquis ici, « n'est plus si évident » ailleurs. En Inde, il y a encore eu presque 7000 femmes qu'on brûlait vivantes avec la dépouille de leur mari. Le film trouve donc certaines résonances dans l'actualité.

Du livre à l'écran

S'il admet que « l’œuvre livrait trois facettes de la religion ; la bonté, le sadisme ou l'autorité, et la sexualité », Guillaume Nicloux précise que Diderot, ayant déjà connu la prison une fois, a été malin dans sa rédaction, et a su adopter un ton ironique plus discret. Pour l'adaptation, il a choisi de tourner dans un vrai couvent, car ce type de lieu permet de « poser un regard différent, presque neuf » sur ce qui nous entoure. Lorsque l'on passe la porte, « le temps s'arrête », « le silence se fait », et on développe alors une vraie écoute de ce qui nous entoure.

Pour mettre en valeur les personnages, le réalisateur a choisi de travailler en lumière naturelle. Cela lui a permis de « respecter le grain de peau », et de faire que « le climat puisse agir sur les corps ». Ceci explique du coup des montées de lumières subites, après le passage de nuages par exemple. Cela lui a ainsi évité tout maquillage, ce qui correspondait aussi à une envie de « pouvoir se sentir libre au niveau du filmage », en se calquant sur les déplacements que l'on va créer.

Une direction d'acteurs différente ?

C’était enfin une réponse pour Guillaume Nicloux à la manière qu’il a d'envisager sa relation aux interprètes. Selon lui, l'intérêt était « stimulé par le fait de se réunir ensemble ». Sur ses films, il « ne fait pas de lectures collectives, ni de répétitions ». Il recherche l'instant, ces « moments où les choses se passent, en fonction des lieux ». Dans le fond, il « n'a pas envie de participer à la "cuisine interne" des acteurs ».

Quand Pauline Étienne évoque son métier d'actrice de cinéma, elle ne le qualifie pas de « vocation ». Au départ, elle avoue avoir plutôt voulu faire du théâtre. Puis un ami lui a dit d'essayer le cinéma, car c'était drôle. Mais comme en Belgique le système des agents n'existe pas, elle a simplement répondu à une annonce précisant « Cherche une jeune fille à l'air fragile ». C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée sur le film de Joachim Lafosse (« Élève libre » en 2008). Mais une chose est sûre, c'est qu'après avoir joué le rôle de Suzanne dans « La Religieuse », on ne peut plus la qualifier de « fragile ».

Concernant le personnage de Suzanne Simonin, il ne lui « a pas été évident de la trouver ». Cela « s'est fait au fur et à mesure », le tournage ayant eu lieu dans l'ordre des mères supérieures. Le metteur en scène précise qu'il lui a en effet fallu « avancer avec le personnage, le nourrir, avec des éléments qui se sont passés auparavant. C'était selon lui un stratagème très valorisant pour le film. Pour son rôle, même si elle jouait déjà du piano, Pauline Étienne a tout de même dû apprendre à lire la musique et prendre des leçons avec une professeur de chant pendant 4 mois. Elle fut d'ailleurs un peu angoissée à l'idée d'être mise en avant, par rapport à une chorale de professionnels.

Trouver le décor et l'inspiration

Il y a eu sur « La Religieuse » une vraie difficulté pour trouver des décors conservés, sans altérations au niveau des murs par exemple. Ils ont été orientés sur un cloître en Allemagne, situé sur un piton rocheux. Puis la seconde partie a été tournée en Rhône-Alpes, principalement en Chartreuse de Pierre-Châtel à Virignin. Pour Guillaume Nicloux, le décor, c'est « l'élément premier qui détermine comment les choses vont se passer. C'est comme au théâtre, il est inutile de faire des répétitions sans les décors. Cela permet certes d'assimiler le texte, mais ce n'est que de la technique ». Ce qui intéresse vraiment le réalisateur, c'est autre chose, c'est l'émotion.

Concluant sur les références du film, Guillaume Nicloux précise qu'il n'a pas revisionné les films de couvents classiques, comme « Thérèse » d’Alain Cavalier ou « La Religieuse » de Jacques Rivette. Il a préféré se concentrer sur des documentaires. « L'un a inspiré la procession. L'autre était intéressant pour les témoignages de sœurs ». Particulièrement celui d'une femme qui avouait avoir « perdu le contact avec Dieu ». Ceci pendant 18 ans. Elle a toutefois continué de prier, sans « retour ». C'est sa prise de recul, sa forme d'ironie, son apaisement proche d'une notion de deuil qui l'a inspiré.

Propos recueillis par Olivier Bachelard
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