DOSSIER

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IL ETAIT UNE FOIS… Annie Hall, de Woody Allen


47 ans de carrière, et presque autant de longs métrages à son actif. Woody Allen est le réalisateur le plus prolifique de sa génération. Mais s’il fallait ne voir qu’un seul de ses films, quel serait-il ? Incontestablement « Annie Hall », son œuvre la plus personnelle et, paradoxalement, son plus grand succès public et académique (il rafla 4 Oscars, dont celui du meilleur film). Véritable virage dans la filmographie du cinéaste, alors qu’il ne s’agit que de son 7e film, « Annie Hall » synthétise à lui seul l’essence du cinéma allénien, faisant converger comme jamais l’œuvre et l’artiste. A l’occasion de la sortie française de « Blue Jasmine », revenons sur ce chef d’œuvre absolu.

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Concentré autobiographique

Le film démarre par un témoignage de Woody himself, face caméra, à la manière d’une interview. Puis sa voix poursuit la narration hors champs, à la première personne, nous faisant croire un instant à documentaire. Une piste pas tout à fait fausse, car s’il s’agit bien d’une fiction dans laquelle il partage le premier rôle avec Diane Keaton (de son vrai nom Diane Hall…), tout laisse à penser qu’on assiste là à un récit à forte influence autobiographique.
De l’évocation de son enfance, à travers les incursions d’un malicieux petit Rouquin à lunettes si jeune et pourtant déjà obsédé par les filles, au personnage directement campé par Woody Allen, un nommé Alvy Singer exerçant le métier d’humoriste (rappelons qu’avant de faire du cinéma, notre homme distillait ses blagues sur des scènes confidentielles new-yorkaises), c’est tout un pan de sa biographie qui nous est offert, avec son lot de détails truculents.
Les obsessions du cinéaste, qui nourrissent quasiment l’ensemble de son œuvre, sont elles aussi au rendez-vous : peur de la mort, obsession pour sa condition juive, mépris des bien-pensants, fascination pour Freud, passion pour New York… Rien ne manque, pour le plus grand plaisir du spectateur ! D’autant que Woody Allen manie comme personne l’auto-dérision, abordant ses névroses par le prisme de son humour ravageur.

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Hymne à la muse

Mais là où il enfonce véritablement le clou de l’autobiographie, c’est dans le choix de son sujet et personnage principal. Diane Keaton, qui fut sa compagne et son actrice fétiche pendant de nombreuses années, est bien au cœur du film, qui lui rend hommage de deux bien belles manières. La première consiste à revenir sur leur idylle, une magnifique histoire d’amour ponctuée d’intenses moments de bonheur et qui se termina par une amitié tout aussi exemplaire. « J'ai compris quelle personne formidable elle était et combien c'était chouette juste de la connaître… ». Cette dernière réplique du film, prononcée en voix-off par Alvy Singer alors qu’il vient de revoir Annie Hall après leur séparation, sonne comme une émouvante confession du cinéaste.
Tout le film transpire d’ailleurs l’admiration et la tendresse qu’il éprouve pour cette femme solaire, qui s’habillait comme personne (pour l’anecdote, les vêtements portés par Annie Hall viennent vraiment de la garde-robe de Diane Keaton) et manquait singulièrement de confiance en elle (la scène où elle drague laborieusement Alvy dans les vestiaires du club de squash est à ranger parmi les plus drôles et beaux moments du film).
Dévoilée dans toute sa fragilité et maladresse, elle est aussi dépeinte comme un diamant brut irrésistible, capable de mettre à genoux tout un cabaret par le son de sa sublime (et authentique) voix.

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Sommet d’humour et d’émotion

Si Woody Allen nous a habitués à ce que chacun de ses films apporte son lot de répliques cultes, « Annie Hall » offre une avalanche de bons mots, scènes et trouvailles de mise en scène au service du rire. Parmi les plus célèbres : l’apparition de Marshall MacLuhan, dans une file d’attente de cinéma, venu soutenir Alvy Singer dans sa dispute avec un badaud un peu trop intello ; le dialogue de sourds entre Alvy et Annie au moment de leur rencontre, sous-titré de leurs pensées intimes respectives ; les tentatives désespérées d’Alvy de jeter des homards récalcitrants dans une marmite d’eau bouillante, devant le regard à la fois hilare et apeuré d’Annie ; toutes les scènes où celle-ci conduit sa Coccinelle, dans un respect tout relatif du code de la route et des limitations de vitesse ; le repas pendant lequel Annie présente pour la première fois Alvy à sa famille, et où celui-ci apparaît grimé en rabbin, traduisant l’antisémitisme de la vieille grand-mère goguenarde…
Outre la simple et honorable volonté de faire rire, l’emploi de l’humour permet également de désamorcer avec beaucoup d’élégance les montées dramatiques du film. Cet art de la rupture de ton, du flirt entre drame et légèreté, est la marque de fabrique du film, l’élément qui cristallise toute la beauté d’ « Annie Hall ».
Quoi de plus émouvant, enfin, que d’assister à la naissance et à la fin d’une puissante histoire d’amour, racontée et interprétée par ses véritables protagonistes ? D’autant qu’elle se transforme à l’écran comme dans la vie en une belle amitié. En témoigne l’implication de Diane Keaton dans son propre rôle, plusieurs années après la fin de son idylle avec Woody Allen.


Les choses de la vie

Reste que si « Annie Hall » a touché autant le public et marqué un tournant dans la carrière de Woody Allen, c’est sans doute parce qu’il s’agit de son film le plus intime. Le cinéaste se met lui-même en scène auprès de son ancienne compagne dans des moments d’une extrême complicité, où le bonheur, l’incompréhension et le doute s’expriment tour à tour avec une justesse confondante.
Jamais Woody Allen ne s’était ainsi mis à nu, révélant sa part d’ombre et de fragilité derrière le voile de pudeur formé par son usage en contrepoint de l’humour. La scène de la rencontre d’Alvy et Annie, où c’est bizarrement lui qui mène la danse, leur dispute au sujet de leur vie commune, où lui soutient que leur relation n’a de chance de durer que s’ils gardent chacun leur appartement, ou encore leurs discussions apaisées sur l’oreiller, sont autant de moments troublants qui renvoient à une facette inédite du cinéaste, cassant complètement son image d’éternel trublion.
Mais si une certaine amertume plane sur le film, c’est surtout par son art de raconter le bonheur que « Annie Hall » touche en plein cœur. Tout est dit dans la scène du homard, d’apparence anecdotique, mais qui cristallise toute la fugacité du bonheur. Annie prend cette scène en photo, comme pour figer à jamais cet intense moment de complicité. Ladite photo apparaît plus tard dans le film, trônant dans le salon d’un Annie devenue indépendante et affirmée, relique d’une histoire appartenant au passé. La scène est rejouée avec une autre femme, évocation des tentatives infructueuses d’Alvy de refaire sa vie après Annie. Puis la scène refait une dernière fois surface à la fin du film, dans un épilogue poignant faisant défiler, sous la forme de flash-back, les plus beaux souvenirs d’Alvy et Annie, portés par la magnifique voix de Diane Keaton interprétant « Seems like old times ». Au fond, c’est bien cela qu’est « Annie Hall » : un film testamentaire sur le regret et une invitation, pleine d’humilité, à regarder le bonheur en face.

Sylvia Grandgirard

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