DOSSIER

Affiche

ANALYSE : les influences de Black Swan


Cinéaste unique à l’univers profondément personnel, perfectionniste sans cesse en quête de renouvellement, Darren Aronofsky avait jusque-là fait toujours preuve d’une originalité bienvenue dans ses œuvres précédentes, utilisant les seuls outils cinématographiques mis à sa disposition (caméra, montage, acteurs, effets-spéciaux) comme un orfèvre de la mise en scène. Etonnant, dès lors, que son dernier film, le plus abouti, se pare de références et d’influences plus ou moins évidentes pour s’imposer comme la somme de toutes ses obsessions. Il semblait donc intéressant de revenir sur ces œuvres de cinéma ayant permis la création d’un bijou tel que "Black Swan". Suivez le guide.

Photo2



Bleu parfait
Aronofsky ne s’en ai jamais caché : le film d’animation "Perfect Blue" de Satoshi Kon est l’un de ses films préférés. Un thriller à nul autre pareil, lui-même fortement influencé par Hitchcock, De Palma et Dario Argento, et qui utilisait les spécificités du médium « animation » pour conter la descente aux enfers d’une starlette psychologiquement fragile. Après avoir longtemps flirté avec l’idée d’un remake live de ce chef-d’œuvre, Aronofsky finit par s’emparer de la trame narrative et de certaines idées formelles du film de Kon pour son "Black Swan". Que ce soit au niveau thématique (la question du double maléfique, la perte de repère liée à la pression) ou visuel (la scène de la baignoire, déjà reprise dans "Requiem for a Dream"), le film de Aronofsky transpose la teneur cinématographique de son mentor dans l’univers impitoyable de la danse, donnant lui aussi à voir les errances psychologiques de son héroïne. Ou comment recycler ses influences pour mieux s’en émanciper.

Photo3

Rouge profond (1)
Qui dit danse, dit "Les Chaussons rouges" de Michael Powell et Emeric Pressburger. Monument du cinéma anglais, dépeignant dans un Technicolor flamboyant l’univers du ballet, ses frustrations, ses bonheurs et ses rivalités, le film du duo britannique est une inspiration évidente pour Aronofsky. Car même si "Black Swan" en est une version sombre et terrifiante, il en recycle les principaux composants. En effet, on y retrouve la rivalité entre deux danseuses pour le rôle principal, l’attirance de l’héroïne pour son metteur en scène, la fatigue extrême éprouvée par les nombreuses répétitions, jusqu’à un final en apothéose quasi-similaire. La célèbre scène de l’audition, durant laquelle Moira Shearer sera choisie, se fait même sur la musique du « Lac des Cygnes » ! Alors, certes, les deux films n’évoquent pas les mêmes sujets, et ne se ressemblent en rien formellement, mais le parallèle est troublant, d’autant que la photographie gothique de Matthew Libatique rappelle par instant les éclairages fabuleux du "Narcisse noir", autre histoire de folie et de passion.

Photo4

Désirs noirs
Quand il ne filme pas les corps en souffrance, Aronofsky s’attarde sur la psyché fragile de son héroïne. C’est alors le spectre d’un autre cinéaste qui plane sur le film, tant les questions de double (le doppelgänger) et de perte de repère rejoignent les questionnements de Roman Polanski sur le sujet. Impossible de ne pas penser à "Répulsion" et au "Locataire", dans la description clinique d’une plongée dans la folie et de ses répercussions esthétiques sur la matière même du film. Comme il l’affirme lui-même, Aronofsky est « un grand fan de ces deux films », et beaucoup de choses dans "Black Swan" s’y réfèrent. Que ce soit la scène du tunnel, où Nina croit y voir son sosie, dans la scène très hot de sexe, véritable basculement dans la terreur mentale, ou dans les arrangements horrifiques du « Lac des Cygnes » par Clint Mansell (le morceau « The Double ») métaphorisant l’état psychique de son héroïne, nombreux sont les éléments rappelant l’univers délétère et instable de Polanski, qui n’aurait lui-même pas renié une telle histoire.


Rouge profond (2)
Ce petit tour d’horizon des influences de "Black Swan" ne saurait être complet sans un détour par le fantastique et l’horreur, éléments clé d’un récit de « monster flick » (c’est le cinéaste qui le dit !). Si l’ombre du "Suspiria" de Dario Argento plane sur le film (les cours de danse, où l’exigence physique conduit à l’épuisement total), de même que celle de l’incontournable David Cronenberg (les mutilations hallucinatoires comme autant de manifestations psychosomatiques d’un cerveau brisé) ce sont surtout deux films bien distincts qui irriguent par moment la narration. Campée par la terrifiante Barbara Hershey, rescapée des assauts des fantômes pervers de "L’Emprise", la mère de Nina entretient avec elle une relation qui renvoie explicitement au "Carrie au bal du diable" de Brian De Palma : même mélange de fascination et de domination, même dévouement maladif conduisant à la folie, même hystérie épuisante au moment de la fracture du lien… On n’est en effet pas loin de l’univers du barbu manipulateur. L’autre film, moins évident, concerne quand à lui directement l’aspect le plus fantastique de "Black Swan" : le "Legend" de Ridley Scott, dont l’une des scènes les plus belles est ici revisitée de manière indirecte, et pourtant tellement évidente : c’est dans la danse que l’héroïne se confronte à sa part la plus sombre, succombant aux assauts du « mal » (le diable dans "Legend", le monstre ailé dans "Black Swan"), pour mieux y puiser sa propre personnalité. Une idée folle, entraperçue dans l’introduction (le rêve de Nina) et qui trouve son accomplissement lors d’un final hallucinant de noirceur poétique.

Un tel enchevêtrement d’influences aurait pu facilement plomber le film, on s’en doute. Mais en virtuose de la narration, Darren Aronofsky semble les avoir parfaitement assimilées et digérées, au point qu’elles ne viennent jamais parasiter le déroulement de son œuvre. D’une cohérence à toute épreuve vis-à-vis du processus cinématographique déployé par le cinéaste, ces « citations » ne prennent jamais le dessus sur l’histoire contée. Il n’est pas nécessaire de les avoir en tête pour apprécier "Black Swan", tant le film se suffit à lui-même, mais elles permettent d’y apposer un regard neuf. Comme une seconde lecture, plus cinéphile, moins directe, pour une œuvre qui n’a pas fini de dévoiler ses précieux atours.

Frédéric Wullschleger

Partager cet article sur Facebook Twitter